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ANALYSE du film « RÉSURRECTION » de BI Gan

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« RÉSURRECTION » est un film chinois réalisé par BI Gan. Il est sorti au cinéma en France le 10 décembre 2025. Au casting, Jackson Yee, Shu Qi et Mark Chao sont les personnages principaux de ce film. Dans cet article, je vous présente son histoire, sa bande annonce ainsi que l’analyse de ce film qui restera à part dans l’histoire du cinéma.

« Résurrection » donne le sentiment de voir quelque chose pour la première fois. Car ce film ne cherche pas à plaire, il n’est pas simplement un « spectacle ». Il fait partie des films qui nous affrontent, nous confrontent avec cette qualité rare que l’on recherche quand on va au cinéma : celle de réveiller un regard endormi, de dévoiler une puissance qui fait du cinéma un art unique et intemporel. « Résurrection » est un film qui permet à chaque spectateur d’avoir sa propre compréhension. Une vision individuelle qui se vit aussi comme une expérience collective. Un film qui traverse à la fois l’histoire de la Chine du 20ème siècle et celle du 7ème art.

L’histoire : Dans un monde où les humains ne savent plus rêver, un être pas comme les autres perd pied et n’arrive plus à distinguer l’illusion de la réalité. Seule une femme voit clair en lui. Elle parvient à pénétrer ses rêves, en quête de la vérité.

La bande annonce : Le distributeur en France est « les films du Losange »


L’analyse du film


1) Un voyage à travers l’histoire du cinéma

Le titre du film fait référence à une « renaissance du cinéma ».

« Résurrection » se dévoile comme un grand voyage en cinq parties au cours duquel une créature traverse l’histoire du cinéma. Bi Gan ne cherche pas seulement à raconter l’histoire d’un personnage, mais plutôt à incarner le cinéma lui-même, sa beauté, sa capacité à nous surprendre, à évoluer.

Ce sont 5 mini histoires qui retracent un siècle de cinéma et explorent chacune un style différent.

Il y a une évidence de commencer par les débuts du cinéma avec un film muet, puis l’expressionnisme des années 20, un récit de gangster sur fond de guerre civile des années 30, une discussion avec un fantôme dans un temple des 60’s, une relation filiale dans les 80’s pour devenir magicien et un plan-séquence monumental (de 40 minutes) sur fond de romance vampirique. « Résurrection » est un film sur l’amour que l’on porte au cinéma.

2) Une « Résurrection » aux multiples références

Par sa mise en scène, Bi Gan multiplie les références à d’autres films en forme d’hommage à l’histoire du cinéma. Voici quelques illustrations :

-La première histoire renvoi aux formes primitives du langage cinématographique, avec ses décors stylisés, ses jeux d’ombre et de lumière, ses intertitres et ses références à Méliès ou aux films expressionnistes comme Le Cabinet du Dr Caligari.

– Pour la deuxième histoire, en forme de labyrinthe, la référence la plus évidente est celle à « La dame de Shanghai », d’Orson Welles (1947). Bi Gan y va d’une variation saisissante de la fameuse scène de la galerie des glaces.

-Pour le dernier segment, cette histoire d’amour campée la nuit du 31 décembre 1999, le cinéaste nous emporte au moyen d’un plan séquence admirable : c’est l’une de ses signatures. On pense à « rêve » d’Akira Kurosawa, avec sa propre patine. Mais aussi à Holly Motors de Leos Carax.

3) Comprendre le personnage du revoleur et son évolution

L’autre originalité de ce film, c’est le personnage du rêvoleur, interprété par l’acteur Jackson Yee qui incarne plusieurs personnages. Il est intéressant d’analyser son évolution.

Dans un monde où les humains ont cessé de rêver, ce qui leur permet de vivre très longtemps, au prix d’une existence sans imagination. Le rêvoleur est l’exception, il rêve encore, et ces rêves, dans ce monde, sont interdits et dangereux. Il est un être hybride, entre humain, créature et figure mythique, unique dans toute l’humanité. Le Rêvoleur incarne la résistance.

Son évolution est une forme de mosaïque. Chaque chapitre dévoile une incarnation différente. Au début, dans un monde postapocalyptique où les rêves sont proscrits, il apparaît comme une créature difforme ou monstrueuse, prisonnière de ses visions et de sa nature même de rêveur. Sa capacité à rêver le plonge successivement dans 5 rêves et chacun réactive ses sens.

La relation avec le personnage interprété par l’actrice Shu Qi (appelée « la Grande Autre » ou « Miss Shu » ) est essentielle, elle l’accompagne et tente de comprendre son monde intérieur : elle pénètre ses rêves et le guide dans ces visions. Elle agit à la fois comme interprète du rêve (puisque le monde extérieur ne saurait le comprendre autrement) et comme médiatrice entre le rêve et la vie réelle.

Dans la dernière partie, le rêvoleur semble revenir à un état de conscience différent, transformé par son errance. On a l’impression que sa destinée est moins de survivre que d’inspirer et de transmettre quelque chose à travers ses visions, que le cinéma lui-même continue à “vivre” par ce qu’il laisse derrière lui.

4) Un film qui convoque le rêve, autour des six sens : voir, entendre, sentir, goûter, toucher et l’esprit/l’intuition.

Le film est structuré autour des six sens (voir, entendre, sentir, goûter, toucher et l’esprit/l’intuition), chaque chapitre prenant place dans un univers visuel et narratif distinct, lié à un genre cinématographique particulier.

Résurrection se lit comme une méditation sensorielle. Il ne prétend pas saisir le réel, il en montre plutôt la fatigue, dans un futur proche où cette femme sans nom (Shu Qi) se réveille dans un monde post-apocalyptique et découvre le corps, peut-être androïde, du Rêvoleur (Jackson Yee). Elle lui réapprend peu à peu à retrouver ses sens, et les cinq contes se présentent comme des visions successives : autant d’époques du cinéma traversées comme des souvenirs persistants.


La signification de chaque chapitre


1. Chapitre 1 “La Vue” – Hommage au cinéma muet

Le premier chapitre est un film muet et artisanal, qui se déroule dans des décors de carton-pâte manipulés par des mains qui apparaissent parfois furtivement à l’écran. Un monstre y est nourri de pétales de pavots dans les sous-sols d’une fumerie d’opium.

Style de cinéma : cinéma muet / expressionnisme allemand

Ce segment est une porte d’entrée dans l’univers du film. Une porte du réel vers l’imaginaire. Il renvoi à la naissance du cinéma. Le Rêvoleur y apparaît comme une personne voûtée, qui suscite beaucoup de compassion, presque comme une figure littéraire, par exemple le bossu de Notre-Dame : son apparence est laide, son corps voûté, mais il a le cœur bon..


2. Chapitre 2 “L’Ouïe” – Thriller de guerre / film noir

Le deuxième est un film noir qui se situe dans la Chine de la Seconde Guerre mondiale : un commissaire torturé poursuit un jeune homme qui a tué un musicien en lui enfonçant un stylet dans les tympans.

Référence historique : l’invasion japonaise de la Chine, un conflit militaire qui dura de 1937 à 1945.

Style de cinéma : film noir, thriller d’espionnage

Le Rêvoleur se réincarne dans une période de guerre (vers les années 1940). Il est accusé d’un meurtre avec une plume dans l’oreille, ce qui introduit immédiatement la métaphore de la perception auditive. L’obsession du son et du silence comme métaphore narrative.

L’instrument central est un thérémine — un des premiers instruments électroniques dont le son étrange joue avec l’écoute du spectateur.  L’utilisation du noir et blanc et des codes du thriller pour explorer la perception auditive en tant que frontière entre homme et monstre.


3. Chapitre 3 “L’odorat”

Un ouvrier des années soixante passe une nuit enneigée dans un temple désert, où il fait la rencontre d’un esprit malin et grossier.

Référence historique : La révolution culturelle en chine en 1966. Mao Zedong lance ce mouvement en s’appuyant sur la jeunesse et les étudiants du pays. Mais le choix de la violence comme reconquête du pouvoir bientôt totalitaire plonge le pays dans un chaos proche de la guerre civile.

Style de cinéma : conte fantastique / film de fantôme

Le Rêvoleur réapparait dans une ambiance plus fantastique. Un ancien moine est confronté à un esprit symbolique (souvent associé à l’amertume et aux souvenirs enfouis). Une séquence joue littéralement avec l’odorat quand des personnages prétendent deviner des cartes à jouer uniquement grâce à ce sens. On remarque les liens à la spiritualité bouddhiste et aux traditions populaires chinoises. Cette histoire qui flirte avec le surnaturel et le mythe plutôt que la logique.


4. Chapitre 4 “Le Goût”

On suit un truand qui engage une petite fille pour mettre au point une arnaque.

Référence historique : Les manifestations de Tian’anmen se déroulent entre le 15 avril et le 4 juin 1989 sur la place Tian’anmen à Pékin. Elles  représentent un « symbole des illusions détruites et des idéaux sacrifiés ».

Style de cinéma : mélo social / comédie dramatique

Ce chapitre est plus narratif, le Rêvoleur devient un arnaqueur travaillant avec une petite fille pour tromper un riche homme d’affaire, prétendant qu’elle peut identifier des cartes à jouer par leur odeur. Le goût est lié à la tromperie sensorielle et l’illusion. Il s’agit d’un jeu sur la perception de la réalité du monde.


5. Chapitre 5 “Le Toucher”

Ce cinquième chapitre se passe la dernière nuit du 20ᵉ siècle dans une petite ville accrochée à un fleuve : un jeune homme suit dans les rues une femme mystérieuse qui semble sous l’emprise d’un chef de mafia.

Référence historique : Le passage à l’an 2000. Il symbolise le grand bon capitaliste et au niveau des nouvelles technologies.

Style de cinéma : romance de fin de siècle / cinéma contemporain en plan-séquence

Ce segment montre un plan-séquence ambitieux. Une célébration du cinéma contemporain, remarquable pour la continuité de l’image et la fluidité des mouvements. Il révèle l’expérience tactile du monde. Le Rêvoleur y est un gangster blond dans une ville portuaire nocturne, rencontrant Tai Zhaomei (Li Gengxi). On y explore le contact humain, la gravité et l’énergie tactile des corps. Un moment romantique et presque physique au sein de la structure onirique globale.


6. Chapitre “L’Esprit / l’intuition”

À la fin de son récit, elle se retrouve face à un dilemme : retourner dans le monde réel, ou rester aux côtés de cette entité mécanique pour laquelle elle commence à éprouver des sentiments.

Style de cinéma : Réflexion sur le cinéma et la mémoire

Le dernier segment est le plus abstrait et symbolique. Il traite de l’esprit, de l’intuition, de la conscience, de la mémoire collective. Il peut être interprété comme une réflexion sur la résurrection symbolique du cinéma, sa capacité à transcender les époques et à résister à l’oubli, tout en concluant le voyage du Rêvoleur.


La conclusion : « Une fin ouverte »


Le réalisateur Bi Gan privilégie une fin ouverte, presque suspendue, qui nous invite à ressentir plutôt qu’à comprendre. La résurrection annoncée par le titre n’est pas littérale, elle est intérieure, mentale, mémorielle.

Je vous propose deux lectures du dénouement du film :

La résurrection est une prise de conscience du temps qui passe. Ce film invoque le caractère circulaire du temps : ni fin ni début. La fin annonce l’idée que le temps est cyclique et non linéaire : les images semblent se répondre, les gestes et les lieux font écho à ce qui a précédé, le film pourrait presque recommencer à partir de la fin. Ainsi cette fin n’est pas une clôture, mais un retour, une boucle. La résurrection est peut-être simplement le fait de continuer à errer, à aimer, à se souvenir.

Chez le réalisateur Bi Gan, le passé n’est jamais mort, il hante le présent. La fin du film suggère que vivre, c’est accepter cette coexistence entre rêves et réalité, entre passé, présent et futur. Finalement, chaque segment fonctionne à la façon d’un miroir qui reflète ce qui était pour nous l’essentiel.

La résurrection peut être vue comme un réveil. Elle nous invite à méditer sur l’acte même de rêver et de regarder des films. L’épilogue du film rend un très bel hommage à la salle de cinéma car ce lieu imprègne les âmes des spectateurs. C’est aussi là que la réincarnation est possible. Le titre « Résurrection » s’entend comme un sens plutôt que quelque chose qui devrait renaître. Ce n’est pas la salle de cinéma en elle-même qui était importante, mais la relation humaine qui s’y tisse. Ce monde du cinéma s’est effondré, et chacun finit par en prendre acte dans la salle.

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