Cannes 2018 – La palme d’or de Kore eda et le cinéma japonais en questions ?

En 2018, un film japonais a remporté la palme d’or. Tu bluffes Martoni, dirait le commissaire Bialès !

Au terme de 15 jours de compétition, le 71eme festival de Cannes a livré son Palmarès. Bonne nouvelle, c’est le film “Une affaire de famille” de  Hirokazu Kore-eda qui remporte la récompense suprême.

Quels enseignements tirer de cette récompense ? Aura-t-elle un impact sur la société japonais et l’industrie du cinéma au Japon. Il est certainement trop tôt pour le dire mais on peut déjà tracer quelques pistes de réflexions. Je vous en livre quelques unes.

1)Une histoire de chiffres et de patience pour Kore eda ?

La palme d'or de Kore eda au festival de Cannes 2018 - le renouveau du cinéma japonais ?

21, c’est le nombre d’années que le cinéma japonais a dû attendre pour remporter à nouveau une palme d’or au festival de Cannes. En 2018, Shōei IMAMURA (Palme d’or 1997) a enfin trouvé son successeur.

Une juste récompense quand on voit la qualité et le nombre de films japonais en sélection (officiel, quinzaine des réalisateurs) chaque année.

Autre repère chronologique, sachez qu’en 2018, Hirokazu Kore-eda est venu présenter son 7eme film au Festival de Cannes. Déjà récompensé en 2013 pour le film “Tel père, tel fils” (prix du jury), le réalisateur japonais est donc un habitué du festival de Cannes.

Plus qu’une consécration ou un renouveau, c’est une confirmation. D’abord que H. Kore eda est un grand réalisateur (on le savait déjà). Ensuite que le festival de Cannes à tendance à  récompenser les habitués (on le constate une fois de plus). C’est donc une juste récompense pour le réalisateur japonais.

Ce que je retiens avant tout de ce festival de Cannes 2018, c’est la qualité et l’engagement de son jury (pour la 1er fois à majorité féminin), dans sa volonté de récompenser un cinéma militant. Le film de Kore eda s’inscrit directement dans ce cadre, en présentant un drame familial poignant qui interpelle directement le spectateur sur les problèmes de la société japonaise.

2)Une remise en cause de la politique menée par le gouvernement ?

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En 1997, “l’anguille” racontait l’histoire d’un homme quête de dignité, de retrouver sa place dans la société japonais.

En 2018, “Une affaire de famille” nous décrit l’histoire d’une famille qui tente de s’en sortir face au délitement de la société.

Ce parallèle entre les deux films permet de constater tout le chemin parcourut par le cinéma japonais en échos aux évolutions de la société japonaise.

Hérité de son début de carrière dans le documentaire, Kore eda s’évertue à présenter de manière brute et sensible à la fois le quotidien de familles ordinaires et les difficultés auxquelles elles sont confrontées.

Le film résonne en échos à des problèmes actuels au Japon. Le délitement de la classe moyenne, le fait qu’un fossé se creuse entre les très riches et les très pauvres qui ont du mal à subsister en dépit du fait qu’ils travaillent. Le japon connaît comme les pays occidentaux une hausse de la précarité. Les jeunes doivent cumuler plusieurs emplois. Les personnes plus âgées doivent travailler de plus en plus longtemps. Ce sont de véritables questions dans un pays où la politique sociale n’est pas la priorité du gouvernement.

Pour répondre à la question, est-ce que ce film et sa palme d’or dérangent les autorités japonaises ? Je ne pense que non. Bien sûr le gouvernement japonais préfére les films qui montrent uniquement le bon côté du Japon. Bien sur que c’est aussi le rôle du cinéma de dénoncer les injustices et les inégalités.

Mais il faut relativiser son impact. Ce n’est malheureusement pas une palme d’or qui va infléchir sa politique libérale du gouvernement actuel. Le Japon vit sa plus longue période de croissance depuis trente ans. Un taux de chômage est très faible (2,8 %). Le gouvernement table même sur une légère augmentation des salaires à même de soutenir la consommation. Et dans le modèle japonais, l’économie passe au 1er plan.

Du point de vue d’un éventuel impact sur son image, le japon n’a pas non plus besoin du cinéma pour attirer les touristes (+20 % en 2017). Par ailleurs, il faut savoir que la majorité des médias japonais, sont eux loin de ces préoccupations. Après la cérémonie, la NHK se réjouissait tout simplement que les médias étrangers parlent du cinéma japonais, en montrant les images du beau tapis rouge et de l’étincelante palme d’or.

Enfin, Kore eda n’est pas le seul réalisateur à critiquer le Japon (chaque film japonais s’interroge sur la société japonaise. Cela fait un peu partie de son ADN). Et Kore eda est loin d’être le plus virulent.

A mon sens, ce n’est même pas l’intention première de son film. Sa volonté (qui transpire dans toute sa filmographie) est de décrire des situations familiales pour mieux les comprendre. Dans “une affaire de famille”, il cherche avant tout à savoir dans quelle mesure on peut être une famille sans être lié par le sang et comment faire pour qu’elle fonctionne malgré les difficultés et la précarité.

3)Quel doit être l’impact de cette palme d’or sur l’avenir du cinéma japonais ?

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L’autre interrogation suite à cette palme d’or (qui me semble le plus important), c’est son impact et ses retombées économiques sur le cinéma japonais, en particulier sur le cinéma indépendant.

Pour reprendre mon parallèle avec le film “l’anguille” de Shōei IMAMURA, la Palme d’Or cannoise permis en 1997 à Shohei Imamura de financer un film indépendant qu’il lui tenait à cœur depuis longtemps, Docteur Akagi, avec l’acteur français Jacques Gamblin. 

Kore-eda réalisera “La vérité sur Catherine” cet automne en France, avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke et Ludivine Sagnier.

Lors de l’inauguration du Festival international du film de Tokyo, il avait reproché au Premier ministre actuel du Japon (Shinzo Abe), de favoriser les films commerciaux, au détriment du cinéma indépendant. ” Ici, au Japon, la culture n’est pensée qu’en fonction des bénéfices qu’elle pourrait rapporter au pays “. C’est la preuve de son investissement dans ce domaine.

Car c’est le principal enjeu pour le cinéma japonais. Ne pas se satisfaire uniquement des têtes d’affiches dans les festivals internationaux mais donner sa chance aux jeunes réalisateurs et oser prendre des risques. Une réforme du système de financement, avec davantage d’aides publiques s’avère plus que jamais nécessaire pour assurer l’avenir du cinéma japonais.

Katsuya TOMITA (réalisateur des excellents films SaudadeBangkok Nites) est un des fers de lance du cinéma indépendant  japonais. Dans “le journal du Japon”, il explique qu’ “aujourd’hui, les multiplexes écrasent les salles indépendantes, mais plutôt que de lutter contre eux, le plus intéressant serait qu’ils se mettent à diffuser les films des jeunes réalisateurs indépendants. Si ces grandes salles diffusaient des films indépendants, le cinéma japonais pourrait être très intéressant. Malheureusement, pour l’instant, c’est un peu la loi du plus fort sur le marché”.

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