Il s’agit d’un film d’animation japonais réalisé par Masashi Kawamura que je souhaite vous présenter. « Hidari » représente une entrée passionnante dans un territoire peu exploré : celui d’un cinéma d’animation japonais qui regarde vers l’artisanat de son propre passé pour inventer un langage visuel résolument contemporain. Un film à surveiller de près, à mesure que son développement avance vers nos salles de cinéma.
Keanu Reeves ne sera pas devant la caméra, il prêtera sa voix au personnage principal, Jingoro Hidari, un artisan de génie inspiré d’une figure légendaire japonaise. Hidari prolonge un court métrage expérimental dévoilé en 2023.
L’histoire : La vie de Jingoro Hidari bascule après une terrible trahison. Son mentor, sa fiancée et son bras droit lui sont arrachés, le laissant seul face à une douleur immense. Plutôt que de céder, le héros décide de transformer cette tragédie en moteur. Grâce à ses talents exceptionnels de menuisier et à des prothèses mécaniques aussi ingénieuses que dangereuses, il part à la recherche de ceux qui ont détruit sa vie.
Hidari : la légende d’un sculpteur de l’ère Edo réinventée des marionnettes en bois

Au cœur de Hidari se trouve une figure historique aussi fascinante qu’insaisissable : Jingoro Hidari, sculpteur et charpentier de l’ère Edo, auteur présumé de nombreuses œuvres emblématiques de l’architecture japonaise classique dont la célèbre sculpture du chat endormi au sanctuaire de Nikkō. Son existence même reste sujette à caution, mêlant faits avérés et anecdotes apocryphes. C’est précisément cette zone d’ombre que Masashi Kawamura a choisi d’habiter.
Le récit imaginé pour le long métrage suit Jingoro après une trahison qui lui coûte son père et son bras droit lors de la reconstruction du château d’Edo. Des décennies plus tard, accompagné de son célèbre Chat endormi et armé d’une prothèse mécanique aux capacités mortelles, il poursuit sa quête de vengeance à travers un Japon féodal fantasmé. Kawamura décrit lui-même le film comme un drame de période fictionnel, qui mêle robots en bois, créatures fantastiques et action chorégraphiée en maintenant une ligne narrative volontairement simple pour laisser toute la place à la complexité visuelle.
Ce qui distingue immédiatement Hidari du reste de la production animée japonaise, c’est que chaque personnage, chaque décor, chaque arme est sculpté dans le bois, matière première du personnage central.
Un projet original désormais reconnu sur la scène internationale

Hidari n’est pas parti d’une salle de réunion. En 2023, Masashi Kawamura publie sur YouTube un court métrage pilote de cinq minutes, réalisé en stop-motion avec des marionnettes en bois sculptées à la main. Le film accumule rapidement près de cinq millions de vues, remporte une mention spéciale au New York Asian Film Festival et commence à circuler dans les festivals internationaux du film d’animation et de genre.
Le pilote :
Ce succès viral a ouvert des portes inattendues. En 2026, le projet est présenté à Cannes dans le cadre de l’Annecy Animation Showcase au Marché du Film. La même année, Kawamura annonce que Keanu Reeves prêtera sa voix au personnage de Jingoro pour la version anglophone du long métrage, un casting qui témoigne de la portée internationale du projet. L’acteur, que le réalisateur décrit comme le premier nom de sa liste de rêve, a été séduit par la dimension vengeresse du récit, une tonalité qui évoque, revendiquée comme telle par Kawamura, l’univers de John Wick.
Derrière le film, une collaboration rare : dwarf studios, Whatever, le studio créatif de Kawamura, et TECARAT, trois entités reconnues dans l’animation de pointe, unissent leurs expertises pour porter le projet au format long de quatre-vingt-dix minutes. Le financement reçoit le soutien du programme de l’Agence des affaires culturelles du Japon, signe d’une reconnaissance institutionnelle qui dépasse le cadre du film de niche.
Masashi Kawamura et l’art du stop-motion comme acte de résistance esthétique
Kawamura est un cas singulier dans le paysage de l’animation japonaise contemporaine. Issu du monde des clips musicaux et de la publicité, il a notamment travaillé avec Lady Gaga et conçu le plus grand pavillon de l’Expo d’Osaka 2025, il arrive au cinéma d’animation par un chemin de traverse, sans formation académique dans le genre. C’est précisément ce regard extérieur qui donne à Hidari sa texture particulière.
Le choix du stop-motion avec des marionnettes en bois sculpté est à la fois formel et politique. À l’heure où l’animation japonaise se polarise entre la 2D traditionnelle et l’intégration croissante de l’image de synthèse, Kawamura opte pour une technique qui revendique la lenteur, la main, la matière. Chaque image suppose un geste physique irréductible, une logique artisanale qui fait écho à l’univers du sculpteur Jingoro et confère au film une cohérence rare entre sujet et forme. Co-réalisé par Iku Ogawa, connue pour Pokémon Concierge, avec un travail de sculpture sur bois confié à Takeshi Yashiro, Hidari est le fruit d’une chaîne de fabrication exceptionnellement rigoureuse.
Pour moi qui ai grandi avec Samurai Champloo et Cowboy Bebop, Hidari convoque une généalogie familière : celle des œuvres qui s’emparent d’un genre codifié, le film de samouraï, le space opera pour le dérégler de l’intérieur par un geste de style radical.
Watanabe avait injecté le hip-hop et le jazz dans le Japon féodal et la science-fiction. Kawamura, lui, greffe la logique du film d’action contemporain et de la mécanique steampunk sur la période Edo. Dans les deux cas, c’est le même pari : faire confiance à une esthétique forte pour porter une narration simple, et laisser la forme parler aussi haut que le récit. Hidari s’inscrit dans cette lignée d’œuvres japonaises qui n’ont pas peur du mélange des genres, et qui trouvent dans l’anachronisme assumé une liberté créative que le respect scrupuleux de la période historique n’aurait jamais permise.