Le Goût du Saké : une soirée de cinéma au cœur d’un Japon en pleine mutation
Ce 30 juin, direction le cinéma Les 7 Parnassiens pour une projection événement : Le Goût du Saké, le tout dernier film de Yasujirō Ozu, sorti en 1962. Dans cette salle parisienne où l’intimité de la programmation se prête particulièrement aux œuvres exigeantes, revoir ce testament cinématographique fut une expérience unique Vous avez à quel point j’admire le cinéma de Yasujiro Ozu. J’ai adoré la présentation du film et la séance de questions-réponses après la projection. Merci à Clémence Leuleu et Pascal-Alex Vincent.
J’espère voir rapidement d’autres films japonais « classiques » en ciné-club sur ce format aux 7 Parnassiens, dès la rentrée 🙂
Un homme face au vide qui approche

Au centre du récit, Shūhei Hirayama, veuf vieillissant interprété par Chishū Ryū, acteur fétiche du cinéaste japonais. Sa solitude ne s’exprime jamais frontalement. Elle se glisse dans les silences, dans les verres de saké échangés entre vieux camarades, dans cette retenue si caractéristique de la culture japonaise qui interdit tout épanchement excessif. Peu à peu, Hirayama comprend que le mariage de sa fille signera aussi son propre isolement. Le saké (au sens large car en japonais il se traduit par alcool), dans ce film, n’est plus un plaisir : il devient l’anesthésiant discret d’une conscience du temps qui file.
La solitude masculine, traverse tout le film. Elle est digne et jamais misérabiliste. Elle peut être analysée comme une évidence, celle du Japon qui évolue, d’une génération qui accepte son effacement sans jamais le formuler à voix haute.
L’alcool irrigue d’ailleurs tout le récit, bien au-delà du simple motif de convivialité. Les retrouvailles entre anciens camarades de guerre se nouent systématiquement autour d’un bar ou d’une table de saké, comme si seule l’ivresse légère permettait de desserrer, l’espace d’un instant, la pudeur qui verrouille les sentiments. Ozu s’en sert aussi comme d’un révélateur social et générationnel : les hommes de l’ancienne génération y noient une nostalgie diffuse de l’après-guerre, quand la jeunesse, elle, semble déjà tournée vers d’autres plaisirs, plus occidentalisés.
La grammaire visuelle d’un maître, Yasujirō Ozu

Impossible d’évoquer Le Goût du Saké sans s’attarder sur la mise en scène si reconnaissable d’Ozu : plans fixes à hauteur de tatami, cadrages symétriques, ellipses narratives laissant au spectateur le soin de combler les vides émotionnels. Ces plans de transition sur des objets ou des espaces vides, prennent ici une résonance particulière : ils annoncent l’absence à venir, la maison bientôt désertée. La couleur, encore relativement récente dans la filmographie du cinéaste, souligne avec une économie remarquable les touches de rouge récurrentes, signaux discrets d’une chaleur humaine qui persiste malgré tout.
Un chant du cygne bouleversant

Dernier axe de lecture, et sans doute le plus poignant : la dimension testamentaire du film, qu’on ne peut ignorer connaissant la mort d’Ozu après ce film. Pour autant, ce film n’est pas un véritable testament car Ozu préparait de prochains films.
C’est le décès de sa mère en 1962 dont il ne va jamais se remettre, année de la sortie du film au Japon.
Déjà pendant le tournage, Ozu n’était que l’ombre de lui-même et arrivait éméché certains jours. Heureusement, son équipe fidèle était capable de gérer le tournage presque en autonomie.
Ozu nous a quittés le 12 décembre 1963 , jour exact de son 60 ème anniversaire.
Le Goût du Saké peut être vu comme une méditation sur la transmission, sur ce que les générations se lèguent et perdent inévitablement. Le motif du mariage de la fille, déjà présent dans Le Goût du Riz au Thé Vert ou Voyage à Tokyo, se mue ici en allégorie du cinéaste lui-même, accompagnant son œuvre vers sa conclusion, la dernière image de ce père seul, avec la même pudeur qu’il a toujours exigée de ses personnages.
Une salle de cinéma, un voyage, des émotions

Le dernier plan du film, Hirayama seul, fredonnant une marche militaire dans sa cuisine vide, continue de résonner longtemps après la sortie de la salle. Ozu filme le vide sans jamais céder au pathos : son cinéma ne pleure pas sur la solitude, il la regarde en face, avec une dignité tranquille. Une soirée de cinéma comme on en fait peu, portée par une salle qui respecte encore le silence nécessaire à ce type d’œuvres.
C’était la première fois que je voyais ce film au cinéma. Et rien ne vaut l’émotion partagée ; même tant d’années après la sortie, la communion est intemporelle ; les films d’Ozu traversent le temps et les générations. C’est ça aussi la magie du cinéma !
Le Goût du Saké — Yasujirō Ozu · Japon · 1962 · Mardi 30 juin 2026

L’histoire : Shuhei Hirayama, cadre d’entreprise veuf approchant de la retraite, vit toujours avec sa fille Michiko, qui se consacre entièrement à tenir leur foyer. Tous deux repoussent l’inévitable : le mariage de la jeune femme, qui signerait la solitude du père. Le soir, Hirayama retrouve ses vieux amis autour de quelques verres de saké, parlant du temps qui passe. Dernier film du maître Yasujirō Ozu, Le Goût du Saké est une variation ultime et bouleversante sur ses thèmes de prédilection : la séparation des générations, la mélancolie du temps qui fuit, l’opposition entre le Japon traditionnel et sa modernisation accélérée.
Filmé avec une rigueur formelle absolue avec des plans fixes au ras du sol, acteurs dont les regards ne se croisent jamais. Le film est un testament d’une profonde tendresse et d’une sérénité teintée de tristesse, tourné quelques mois avant la mort de son auteur.
La bande annonce :
Vous avez à quel point j’admire le cinéma de Ozu. Je vous propose de voir ou revoir ma vidéo dédié à l’un de ses films les plus connus, « voyage à Tokyo », un film inoubliable.
La grammaire visuelle d’un maître
Impossible d’évoquer Le Goût du Saké sans s’attarder sur la mise en scène si reconnaissable d’Ozu : plans fixes à hauteur de tatami, cadrages symétriques, ellipses narratives laissant au spectateur le soin de combler les vides émotionnels.
Cette fameuse caméra basse, positionnée à hauteur d’un spectateur assis au sol, n’est jamais un simple parti pris esthétique. Elle installe le regard à l’intérieur même de l’espace domestique japonais, au niveau exact où se jouent les repas, les conversations et les silences familiaux. En refusant la plongée ou la contre-plongée, Ozu place ainsi son spectateur en position d’égal, presque de témoin invité, jamais de surplombant, une humilité de mise en scène qui épouse parfaitement la retenue de ses personnages.
Les fameux « pillow shots », ces plans de transition sur des objets ou des espaces vides, prennent ici une résonance particulière : ils annoncent l’absence à venir, la maison bientôt désertée. La couleur, encore relativement récente dans la filmographie du cinéaste, souligne avec une économie remarquable les touches de rouge récurrentes, signaux discrets d’une chaleur humaine qui persiste malgré tout.
Je veux invite aussi à lire les carnets de Ozu et comment d’autres cinéastes comme Wim Wanders ou des phisophes comme Gilles Deleuze ont analysé son oeuvre.
https://japoncinema.com/analyse-du-film-voyage-a-tokyo-yasujiro-ozu/
Comment aller au cinéma Les 7 Parnassiens ?
Adresse : 98 bd du Montparnasse / 16 rue Delambre, 75014 PARIS

Liste des films Yasujiro Ozu : https://www.cinematheque.fr/cycle/yasujiro-ozu-47.html