Critique du film – Invasion de Kiyoshi Kurosawa

“Invasion” est un film réalisé par Kiyoshi Kurosawa. Il est distribué par “Art House films” et sorti au cinéma le 5 septembre 2018.

C’est l’adaptation d’une pièce de théâtre japonaise intitulée “Sanpo suru shinryakusha” de Tomohiro Maekawa. Kiyoshi Kurosawa la décrit comme un hommage aux anciens films de science-fiction. Invasion a tout d’abord été conçu pour la chaîne de télévision japonaise WOWOW. Cette série, initialement découpée en 5 épisodes, a été remontée pour être distribuée en un film de 140 minutes.

L’intrigue du film : Pourquoi tout ses proches changent soudainement de comportement ? Etsuko est-elle la seule à se rendre compte que son amie, son patron, son mari ne sont plus tout à fait les mêmes ? Peu à peu, elle réalise que les humains sont en train de perdre leurs émotions. Elles sont volées par un extraterrestre ayant pris forme humaine. Si elle ne fait rien, c’est l’ensemble de l’humanité qui, bientôt, sera impuissante à ressentir quoi que ce soit. 

“L’art de visiter un thème à l’infini”

Premier constat, peut être inédit dans l’histoire du cinéma, Kurozawa a réalisé dans un laps de temps assez court (environ une année), deux adaptations de la même pièce de théâtre. Il se s’agit pas de “suites” mais d’interprétations différentes, de variations, de l’œuvre de T.Maekawa. Une véritable prise de risque donc pour le réalisateur.

“Invasion” et “Avant que nous disparaissions” sont-ils trop similaires ?

Il existe en effet plusieurs point communs entre ces deux films. Ils abordent le même thème et partagent les mêmes codes. Les extraterrestres utilisent la même méthode pour voler les concepts aux humains et poursuivent le même but : comprendre l’espèce humaine avant de décider de l’ampleur de sa destruction. Dans les deux films, chaque extraterrestre désigne un guide, humain, qui va l’aider dans cette quête de connaissance absolue.

C’est sur la forme et le rôle des personnages qu’Invasion se distingue d’Avant que nous disparaissions (AVD) et crée sa propre identité. Pour cela, Kurosawa a collaboré une nouvelle fois avec le scénariste Hiroshi Takahashi, 20 ans après Serpent’s Path. Takahashi est le scénariste des célèbres Ring et Ju-on mais il a également écrit des scénarios pour de nombreuses séries télévisées. “A chaque fois que nous sommes ensemble sur un projet, nous finissons toujours par y mettre une touche d’effroi”, explique-il sur sa relation avec Kurosawa. Pourtant, il se défend d’avoir écrit un film uniquement fait pour effrayer. “Il s’agissait surtout de dépeindre une chose incroyable qui se déroule directement sous les yeux des personnages et des spectateurs”.

Le résultat de cette collaboration est à la hauteur de mes attentes. On constate un énorme travail de ré-interprétation de la pièce de théâtre entre les deux films. AVD était spectaculaire, fantastique et délirant. Invasion dépeint au contraire ces évènements terrifiants avec beaucoup plus de réalisme et d’introspection. Avec une telle acuité que les yeux des spectateurs se mélangent presque à ceux des protagonistes.

Une des grandes différences est que ce second film présente beaucoup moins de personnages. Trois principaux, un couple face à un extraterrestre.

Ce parti pris du réalisateur ne plaira pas à tout le monde. On pourra reprocher au film son rythme lent et son manque d’action. Au contraire, j’apprécie cette impression d’immersion que l’on ne retrouve pas dans son film précédent et permet de se plonger dans l’intimité du couple. Cela donne lieu à certaines scènes assez rares dans le cinéma japonais (comme la scène de violence conjugale ou celle du baiser passionné).

Autre différence, si dans AVD, l’époux de l’héroïne devient plus attentionné et plus tendre envers elle, c’est l’inverse qui se produit dans Invasion.

Après ce jeu des ressemblances/différences, il est intéressant de s’interroger sur la question de savoir si les deux histoires sont totalement déconnectées ?

Ma réponse est subjective mais plusieurs indices me laissent penser que les deux films peuvent s’imbriquer, comme deux pièces d’un puzzle.

Mon interprétation est la suivante : les deux films ont lieu au même moment mais dans un endroit différent du Japon, une autre petite ville, sans véritable identité. Chaque film serait un témoignage, un zoom sur la capacité des humains à résister face à un évènement qui les dépassent complètement. Les nombreux plans sur le ciel suggèrent la présence du destin et de la fatalité contre laquelle personne ne peut lutter.

J’y reviendrai un peu plus loin mais un des messages important que l’on retrouve dans les deux films (et dans la plupart des films de Kurosawa) est de dresser un constat d’impuissance face à un dérèglement, à quelque chose que l’on ne comprend pas et qui nous dépasse. Comment éviter à notre civilisation de basculer ?

Je vous conseille donc que voir les deux films à la suite (peut être en laissant un peu de temps entre les deux) pour bien comprendre ce message. D’ailleurs, ne peut-on pas voir le film AVD comme un prolongement du film invasion ?

Au final, après avoir vu les deux films, je trouve que le pari est relevé haut la main par Kurosawa. Les deux films ne se ressemblent et s’avèrent même complémentaires. Le réalisateur ajoute un pierre à l’édifice de sa filmographie déjà plein de relief. Seul bémol,  j’aurais préféré aussi que la décomposition en 5 parties de la série (un peu comme des actes au théâtre) soit plus en valeur.

“L’esthétisme du théâtre magnifié par la mise en scène”

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Ce que j’ai le plus apprécié, c’est le travail effectué sur la mise en scène. audacieuse et moderne, Kurosawa nous donne une leçon de cinéma ! Le 1ere scène pose le décor avec un plan intérieur contemplatif de l’appartement d’Etsuko qui se tourne lentement vers l’extérieur. Le mouvement de la camera nous guide vers l’ouverture, à mesure que l’on se laisse envoûter pas le doux bruissement des feuilles.

Vous l’aurez compris, c’est du très haut niveau. Kurosawa prouve une nouvelle fois que les effets spéciaux ne sont pas indispensables pour captiver le spectateur. Autre illustration, la scène ou Etsuko se regarde dans le miroir à l’hôpital. Le plan au départ fixe sur son visage, se retourne progressivement à 180° degrés vers le miroir, qui reflète son image déformée, annonçant l’arrivée de Makabe.

C’est une des raisons pour lesquelles j’admire ce réalisateur. Il ne repose pas sur ces acquis ou copier se qui se fait ailleurs. Il impose son sens du cadre unique, mais il continue d’innover, de prendre des risques et partage sa curiosité avec le spectateur. Surtout, avec peu de moyens, il fait preuve d’une modernité, presque sans égal dans le cinéma contemporain. Avec Invasion, il nous prouve aussi qu’en 2018, il n’y a pas forcément besoin d’une débauche d’effets spéciaux pour en mettre plein au spectateur.

Côté ambiance, Kurosawa mélange les genres, brouille les pistes. Si le côté thriller domine, il se mêle au polar et à la science fiction.

Il porte surtout l’empreinte de la pièce de théâtre d’origine et magnifie son esthétisme. La scène lorsque Etsuko se réveille dans un lit d’hôpital et constate, sous les yeux du médecin, que son amie a disparu est la parfaite illustration. Les infirmières tirent le rideau et l’espaces se recompose à mesure que l’esprit d’Etsuko et sa compréhension de la situation se décomposent.

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Le coté thriller et science fiction de la pièce est aussi mis en avant.

Il se base principalement sur le caractère imprévisible de Makabe et le changement de comportement du mari d’Etsuko, Tatsuo, pour faire monter le suspense. Mais le film ne fait pas peur, il vous réserve seulement quelques moments de tension. Là encore le travail sur la mise en scène et la liberté prise pour son jeu d’acteur par l’excellent Masahori Higashide (qui jour le rôle de Makabe) font des merveilles. Je pense notamment à la scène où il pénètre dans l’appartement et que l’on devine son ombre derrière le rideau. Vous verrez aussi l’effet lorsqu’il pointe son doigt vers le haut pour désigner les envahisseurs à Etsuko. Cette scène est particulièrement réussie. Le travail sur les ombres est simple mais terriblement efficace.

En interview, Kurosawa présente avant tout son film comme un film en hommage aux anciens films de science fiction des années 60 et 70 comme “Rencontre du troisième type”, qu’il voulait réaliser depuis longtemps. C’est vrai qu’il s’amuse avec ses codes mais il est plus que ça.

“Un témoignage sur le morcèlement des valeurs de nos sociétés”

Comme dans chacun de ses films, Kurosawa nous adresse des messages plus au moins codés, des pistes sur sa vision de la société japonaise et le morcèlement de ses valeurs. Voici mon analyse pour vous aider à les décrypter.

Ce film a la particularité d’avoir un caractère universel. Comme H.G Wells à la fin du XIX siècle dans son roman la guerre des mondes, il lie la notion d’humanité à celle de monde : les êtres humains sont tous différents mais ils appartiennent à un même monde.

Présenté sous la forme de concepts que les extraterrestres veulent capturer, Kurosawa s’attaque aux valeurs qui constituent les fondations sociales de notre civilisation. Makabe révèle dans le film que “tous ces concepts, même s’ils varient selon les pays, sont à l’origine du monde”.

Dans le film Makabe dit : “C’est normal que nous envahissons votre monde : nous sommes ne sommes pas des humains”

Est-il le bourreau de l’humanité (avec pour but ultime de la détruire) ou celui qui nous mettra devant nos responsabilités face aux dérives de nos sociétés. Le fait que des personnes normales changent complètement de comportement est assez effrayante. Et la cause se trouve peut être à intérieure d’eux même.Je vous laisse vous faire votre avis sur chacun de ces thèmes.

– la famille (dans le film, la relation entre la jeune fille et son père) : historiquement, la famille joue un rôle central dans la société japonaise. La majorité des japonais sont très proches de leurs enfants et inversement. Ce lien générationnel constitue un élément d’unité et de force du peuple japonais.

Mais comme dans toute relation humaine, il faut savoir accepter qu’il ce lien se brise tout à coup. Aucune relation n’est immuable, même s’il s’agit de son propre enfant. C’est ce message que nous adresse Kurosawa.

– la fierté (la femme d’affaire) : ce message est simple à ennoncer mais peut être le plus difficile à mettre en pratique aujourd’hui. Se détacher des biens matériels et de l’individualisme.

– les souvenirs et le passé (professeur du mari Etsuko) : A travers la capture de ce concept, Makabe nous enjoint à vivre l’instant présent. Peu importe si son professeur se moquait de Tatsuo au lycée. Il faut faire table rase du passé. La preuve est que le vieil homme ne se souvient même plus qui était dans sa classe à l’époque du voyage scolaire.

– lutter contre ses peurs pour les dépasser (Etsuko) : Ce qui est intéressant, c’est l’opposition entre le comportement d’Esuko et celui de son mari. Lui est lâche et peureux. Elle est courageuse et ne renonce jamais. A travers la volonté d’Atsuko, qui aurait pu renoncer à plusieurs reprises, elle sauve son mari et l’humanité ?

– l’amour (le couple) : C’est le seul concept que Makabe ne peut pas voler. C’est surtout une valeur universelle qui dépasse tout les clivages. Kurosawa la présente comme le seul recours à la survie de l’humanité.

Au delà de ces thèmes, Kurosawa aborde de manière plus légère certains sujets qu’il affectionne et que l’on retrouve dans presque tous ses films. Il critique à nouveau certains métiers, avec beaucoup d’humour et de subtilité.  Cela donne lieu à quelques scènes marquantes du film.

D’abord les policiers, dont il tourne encore les turpitudes en ridicule. Vous verrez à travers la scène de la voiture, ou comment le policier priorise son travail sur le terrain, est très drôle.

Malgré des moyens énormes déployées (la scène du restaurant), la police est incapable de maîtriser la situation. Pour pallier ses défaillances, elle va s’en remettre à Atsuko. Dés que la situation empire, tous les agents prendront même la fuite.

Les médecins sont aussi pointés du doigt. Incapable d’établir le bon diagnostic, il pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Il n’hésite à mentir à ses patients pour couvrir son secret.

A travers ces caricatures, Kurosawa adresse un message contre l’appareil étatique japonais. Menteur, laxiste et lâche, on peut considérer qu’il n’a pas encore tiré toutes les leçons de la catastrophe de Fukushima.

La fin du film est assez prévisible. Aussi, elle pourra vous laisser sur votre faim. Je pense qu’il faut plutôt la voir comme une ouverture, vers une réflexion plus personnelle. Voici quelques pistes (attention spoiler) :

  • La mort de Makabe, signifie-t-elle que les extraterrestres ont renoncé à envahir la terre ? La pluie qui clôture le film, ne saurait qu’un caprice du temps.
  • Ou bien, l’invasion était-elle imaginaire (les scènes de cauchemar sont nombreuses dans le film), comme la matérialisation de nos craintes et de nos peurs refoulées ? C’est ce que répète à plusieurs reprises Makabe dans le film. “C’est la tête qui décide” pour expliquer que la douleur au bras du mari d’Etsuko est imaginaire.

Conclusion : Invasion est une réussite sur tous les plans. Un hommage au films de science fiction des années 60 et 70, qui distille subtilement suspense, tension et humour. Une merveille visuelle avec une mise en scène à la fois surprenante, moderne et parfaitement maîtrisée.

Sur le fond, Invasion est aussi une remise en question des nos valeurs, qui nous interroge sur les moyens de rendre notre société meilleure. Dans cette quête qu’il partage avec le spectateur, Kurosawa semble encore avoir un coup d’avance.

La bande annonce :

[Nouvelle rubrique] Apprendre les mots-clés du film en japonais :

Invasion
Shinryaku

しんりゃく

侵略

Etrange, Bizarre

okashii

おかしい

(membre d’une) Famille Kazoku

かぞく

家族

Fierté Puraido

ぷらいど

プライド

Passé Kako

かこ

過去

Amour Ai

あい

Coexistence
Ibutsu

いぶつ

異物

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1 commentaire sur “Critique du film – Invasion de Kiyoshi Kurosawa”

  1. Bonjour, j’ai beaucoup aimé le long-métrage « Invasion ». Je trouve l’intrigue de ce thriller japonais très intéressante. J’estime aussi que l’acteur Shôta Sometani interprète à merveille son rôle.

     

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