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Hommage à l’actrice japonaise Keiko KISHI

C’est l’une des plus grandes actrices de l’histoire du cinéma japonais. Et je pense que l’on va parler d’elle au présent encore pendant longtemps.

Le 7 août 2026, Keiko Kishi s’est éteinte à 93 ans. Son empreinte est immense, plus de soixante-dix ans de carrière et un visage qui aura incarné une femme libre, mieux que tout autre, dans le passage du Japon de l’après-guerre vers la modernité. Née à Yokohama en 1932, révélée dès 1951 dans Home Sweet Home de Noboru Nakamura, elle devient en quelques années l’une des vedettes les plus populaires de l’archipel, au point que les Japonaises copient jusqu’à la façon dont elle noue son foulard dans la trilogie à succès « Kimi no Na wa ».

« Kimi no Na wa » (1953)

Une carrière immense et intemporelle

Mais réduire Keiko Kishi à une simple icône populaire serait réducteur. Dès le milieu des années 1950, elle devient l’une des actrices les plus recherchées par les plus grands metteurs en scène du studio japonais, capable de passer du mélodrame populaire au cinéma d’auteur le plus exigeant sans jamais perdre en intensité. Yasujiro Ozu la choisit pour « Printemps précoce » en 1956, où elle incarne une jeune femme dont la liaison vient fissurer un mariage banal de l’après-guerre.

Printemps précoce (Yasujiro Ozu)

 

L’année suivante, c’est Shiro Toyoda qui lui offre le rôle-titre de son adaptation du roman de Kawabata, « Pays de neige », l’un des sommets du romantisme mélancolique du cinéma japonais.

« Pays de neige » (1957)

Elle tourne ensuite très régulièrement pour Kon Ichikawa, l’un des cinéastes avec lesquels elle formera le duo le plus fécond de sa carrière : Tendre et folle adolescenceLa Ballade du diableLes Quatre Sœurs MakiokaLa Mère. À chaque film, une variation nouvelle sur le même thème : une femme prise entre le devoir et le désir, entre la tradition et une modernité qu’elle refuse d’affronter les yeux baissés.

Le public occidental la découvre aussi dans « Yakuza«  de Sydney Pollack, face à Robert Mitchum. Parallèlement à ses tournages, elle mène une carrière d’écrivaine reconnue, publiant essais et récits autobiographiques inspirés de ses voyages et de sa position unique de passeuse entre deux cultures.

Cette constance dans l’exigence, sur près de soixante-dix ans de carrière et plus d’une centaine de films et téléfilms, en fait l’une des rares actrices de sa génération à avoir traversé sans faiblir l’âge d’or des studios, le renouveau des années 1960, puis le cinéma contemporain, jusqu’à son rôle bouleversant dans « Le Samouraï du crépuscule » en 2002. Une élégance frontale, un regard capable de basculer sans prévenir de la douceur à l’inquiétude : c’est cette dualité qui a fasciné les plus grands cinéastes de son époque, et qui continue de fasciner quiconque redécouvre aujourd’hui sa filmographie.

Nommée ambassadrice de bonne volonté du FNUAP en 1996, faite Commandeur des Arts et des Lettres en 2011, Keiko Kishi laisse une œuvre traversée par une même exigence : ne jamais choisir entre la popularité et l’art, entre le Japon et la France, entre le mélodrame et le fantastique. Sayonara, Madame Kishi.


Kwaidan, le sommet de son art

S’il fallait ne retenir qu’un film, ce serait Kwaidan (1964) de Masaki Kobayashi. Kishi y prête ses traits à la femme des neiges, Yuki-onna, dans le premier des quatre contes fantastiques qui composent le film. L’apparition est brève, mais elle suffit à hanter durablement la mémoire : dans la cabane isolée, sous la tempête, son visage émerge du blanc comme une menace suspendue entre la beauté et la mort. Kobayashi filme la peur autant que la grâce, et Kishi tient cet équilibre impossible avec une économie de gestes stupéfiante. Le film, primé à Cannes, doit d’ailleurs beaucoup à Kishi elle-même : c’est via le Ninjin Club, la société de production indépendante qu’elle avait fondée en 1954 avec Ineko Arima et Yoshiko Kuga pour garantir aux actrices une liberté de travail, que le projet a pu voir le jour. Sans cette initiative pionnière, l’un des plus beaux films fantastiques du cinéma japonais n’aurait peut-être jamais existé.


Une belle histoire avec la France

Longtemps, Keiko Kishi fut la seule actrice japonaise que le public français connaissait vraiment. Installée à Paris dès 1957, elle y vivra plus de quarante ans, bien au-delà de son divorce d’avec Yves Ciampi en 1975. Cette adresse parisienne n’a rien d’anecdotique : à une époque où les voyages à l’étranger restaient très encadrés pour les Japonais, sa présence en France en fait une figure de pionnière, une passeuse entre deux imaginaires qui se connaissaient encore mal. Elle y élève sa fille, l’artiste et musicienne Delphine Ciampi, et continue depuis la capitale française à alterner tournages japonais et projets européens, sans jamais couper le lien avec son pays natal.

La France le lui rendra aussi : distinguée Commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres en 2011, elle reste, jusqu’à sa mort, une invitée régulière des hommages et rétrospectives consacrés au cinéma japonais sur le sol français, du Festival Lumière aux salles parisiennes qui continuent de projeter Kwaidan. Une vie entière passée à faire dialoguer deux cultures, sans jamais renier ni l’une ni l’autre.

Sayonara, ce n’est qu’un au revoir Madame Kishi.

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