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Kenji MIZOGUCHI : le cinéaste de la condition féminine au Japon

Kenji Mizoguchi est l’un des trois maîtres absolus du cinéma japonais de cette période (avec Naruse et Ozu). Né en 1898 à Tokyo dans le quartier populaire de Hongō, il grandit dans une grande pauvreté, aggravée par la crise économique de 1904 et la violence de son père envers sa mère et sa sœur. Cette dernière sera vendue comme geisha, un traumatisme qui marquera durablement le regard que Mizoguchi qui portera toute sa vie sur la condition des femmes japonaises. Mauvais élève à l’école, il préfère aller au théâtre et voir des films aux cinémas du quartier d’Asakusa, où il apprend, dira-t-il lui-même, l’essentiel de son futur métier. Il débute comme réalisateur dès 1923 et tourne, en un peu plus de trente ans de carrière, près d’une centaine de films.

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Pourquoi découvrir les films de Kenji Mizoguchi ?

Ce qui frappe d’abord chez Mizoguchi, c’est un regard bouleversant porté sur les femmes : film après film, il révèle sur le sort réservé aux femmes dans une société japonaise rigidement patriarcale, geishas, prostituées, épouses sacrifiées, mères dépossédées de leurs enfants. Ce n’est pas un hasard biographique : le destin de sa propre sœur, vendue comme geisha pour subvenir aux besoins de la famille, infuse toute son œuvre d’une empathie rare et d’une colère contenue face à l’injustice sociale.

Sur le plan formel, Mizoguchi est resté dans l’histoire du cinéma comme le maître incontesté du plan-séquence : ses caméras, d’une fluidité et d’une élégance picturale renversantes, souvent inspirées de la peinture traditionnelle japonaise (l’emakimono, ce rouleau peint que l’œil parcourt progressivement), construisent des scènes d’une profondeur visuelle et émotionnelle exceptionnelle, où le hors-champ compte souvent autant que le cadre. Sa reconnaissance en Occident, portée notamment par le critique et cinéaste français Jacques Rivette au début des années 1950, en fait l’un des tout premiers cinéastes japonais célébrés hors du Japon, avec trois Lions d’argent consécutifs remportés à la Mostra de Venise entre 1952 et 1954, un exploit unique dans l’histoire du festival et du cinéma japonais.

Découvrir Mizoguchi aujourd’hui, c’est donc accéder à l’une des œuvres les plus bouleversantes et les plus formellement abouties de toute l’histoire du cinéma japonais. Une œuvre intemporelle portée par une conscience sociale et une sensibilité esthétique jamais égalées.

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Mon film préféré : Les Amants crucifiés (1954)

Le choix n’a pas été facile. J’ai une préférence pour *Les Amants crucifiés* (*Chikamatsu monogatari*), adapté d’une pièce de bunraku du dramaturge Chikamatsu Monzaemon. Le film raconte l’histoire d’un employé et de l’épouse de son patron, accusés à tort d’adultère, qui finissent par vivre réellement la passion interdite dont on les soupçonnait injustement, sachant que cette découverte les condamne, selon les lois de l’époque d’Edo, à une mort certaine.

Ce qui me touche particulièrement dans ce film, c’est la manière dont Mizoguchi transforme une tragédie sociale en un chant d’amour absolu : plus les deux amants s’enfoncent vers leur destin funeste, plus leur relation semble se libérer des carcans sociaux qui l’ont fait naître par erreur. La mise en scène, d’une fluidité presque hypnotique, atteint ici un équilibre parfait entre la mise en scène parfaite et l’intensité émotionnelle.

Extrait du film :


Son film le plus connu : Les Contes de la lune vague après la pluie (1953)

Impossible d’évoquer Kenji Mizoguchi sans s’arrêter longuement sur **Ugetsu monogatari**, son œuvre la plus célèbre et la plus étudiée dans le monde entier. Adapté de deux récits du recueil *Contes de pluie et de lune* d’Ueda Akinari (avec une influence assumée d’une nouvelle de Maupassant), le film suit deux villageois du XVIe siècle, en pleine guerre civile : le potier Genjūrō, qui rêve de s’enrichir en vendant sa poterie à la ville, et son ami Tōbei, obsédé par l’idée de devenir un grand samouraï. À la ville, Genjūrō se laisse séduire par une mystérieuse et envoûtante princesse, Lady Wakasa dont on découvrira qu’il s’agit en réalité d’un fantôme.

Récompensé par le Lion d’argent à Venise en 1953, **Ugetsu monogatari** est unanimement salué pour la beauté vaporeuse de sa photographie et l’équilibre parfait qu’il trouve entre onirisme fantastique et tragédie humaine très concrète, ancrée dans les ravages bien réels de la guerre. Le film figure d’ailleurs à plusieurs reprises dans le classement Sight & Sound des plus grands films de tous les temps établi par les critiques internationaux. C’est ce film, plus que tout autre, qui a révélé Mizoguchi et avec lui tout le cinéma japonais classique  au regard du monde entier.

Avec **Les Contes de la lune vague après la pluie**, Kenji Mizoguchi signe l’un des sommets absolus du cinéma mondial, un film où le fantastique se met tout entier au service d’une méditation d’une profonde humanité sur la guerre, le désir et l’illusion.

La bande annonce :

 


Sa filmographie sélective

– 1936 : *Osaka Elegy* / *Les Sœurs de Gion*
– 1939 : *Conte des chrysanthèmes tardifs*
– 1946 : *Cinq femmes autour d’Utamaro*
– 1952 : *La Vie d’O’Haru, femme galante*
– 1953 : *Les Contes de la lune vague après la pluie*
– 1953 : *Les Musiciens de Gion*
– 1954 : *L’Intendant Sanshō*
– 1954 : *Les Amants crucifiés*
– 1956 : *La Rue de la honte* (son dernier film)

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