Je poursuis ma série sur les grandes figures du cinéma japonais avec un cinéaste que l’histoire du septième art nippon désigne aujourd’hui comme le véritable chaînon entre le classicisme des années 1950 et la modernité des années 1960 : Yūzō Kawashima. Né le 4 février 1918 à Mutsu, dans la préfecture d’Aomori, de santé fragile depuis l’enfance, il étudie à l’université Meiji avant de devenir assistant réalisateur auprès de Keisuke Kinoshita chez Shōchiku. Il passe lui-même à la réalisation dès 1944, mais l’échec public de ses premiers films l’oblige à retravailler dans l’ombre d’Ozu et de Kinoshita avant de retrouver sa propre place derrière la caméra. En 1954, en quête d’une plus grande liberté créatrice, il quitte la Shōchiku pour la Nikkatsu, où il va enfin pouvoir développer pleinement son univers si singulier. Il meurt prématurément d’une embolie pulmonaire le 11 juin 1963, à seulement 45 ans, après une carrière de dix-neuf ans qui lui aura tout de même permis de tourner plus de cinquante films.
Sommaire
- Pourquoi découvrir les films de Yūzō Kawashima ?
- Son film le plus connu : Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo (1957)
- Sa filmographie sélective
Pourquoi découvrir les films de Yūzō Kawashima ?

Kawashima occupe une place tout à fait à part dans l’histoire du cinéma japonais : cinéaste anticonformiste et « dandy foudroyé » selon l’expression de la Cinémathèque française, il se distingue par une attention constante portée aux petites gens étrangers à toute idéologie, aux antihéros et aux personnages un peu ridicules dans leur désir désespéré de rester dans le coup. Contrairement à la plupart de ses contemporains, engagés dans le cinéma social sérieux de l’après-guerre, Kawashima préfère l’observation burlesque et tendre des quartiers de plaisir, des petits truands et des figures marginales de la reconstruction urbaine du Japon.
Sa rencontre en 1954 avec le jeune Shōhei Imamura, qui devient son assistant et co-scénariste à la Nikkatsu, s’avère décisive pour l’histoire du cinéma japonais : Imamura, irrité par la rigueur méthodique d’Ozu chez qui il avait pourtant fait ses débuts, trouve en Kawashima un maître bien plus proche de ses propres préoccupations thématiques, et le revendiquera toute sa vie comme son véritable mentor, avant de devenir lui-même l’une des grandes figures de la Nūberu Bāgu japonaise. Son film Le Paradis de Suzaki (1956), qui observe avec un regard presque abstrait la crise du sujet japonais face à la métamorphose urbaine de Tokyo, est aujourd’hui considéré comme une œuvre annonciatrice de la Nouvelle Vague encore en incubation.
Découvrir Kawashima aujourd’hui, c’est donc remonter aux origines cachées de la modernité du cinéma japonais des années 1960, à travers l’œuvre d’un cinéaste dont l’influence souterraine sur Imamura et toute une génération suivante dépasse largement sa notoriété actuelle, restée trop longtemps confinée au Japon et trop peu documenté en France.
Mon film préféré : Les Femmes naissent deux fois (1961)

Mon film préféré de Kawashima est Onna wa nido umareru (Les Femmes naissent deux fois), tourné en 1961 pour la Daiei d’après un roman de Tsuneo Tomita. Le film suit Koen, modeste geisha des bas quartiers de Tokyo, ballottée d’homme en homme au fil de liaisons plus ou moins durables, jusqu’à ce qu’un client d’âge mûr, qui pourrait être son père, lui propose enfin un amour exclusif.
Ce qui me touche particulièrement dans ce film, c’est la manière dont Kawashima, porté par une Ayako Wakao éblouissante de sous-texte et de résilience silencieuse, refuse tout misérabilisme pour dresser un portrait d’une femme qui traverse les désillusions amoureuses avec une énergie et une capacité de rebond presque comiques, sans jamais sombrer dans le pathos. C’est un film de transition essentiel dans la carrière de Wakao elle-même, qui glissera peu après vers des rôles plus sombres et torturés chez son autre mentor Yasuzō Masumura, et qui illustre magnifiquement la façon dont Kawashima savait renouveler, avec une modernité de regard rare, le grand motif classique de la geisha sacrifiée hérité de Mizoguchi.
L’histoire : Koen, une geisha des bas quartiers, entretient des relations avec des hommes de tous âges. Un jour, Tsutsui, un client qui pourrait être son père, lui propose un amour exclusif.
La bande-annonce :
Son film le plus connu : Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo (1957)

Le film qui reste aujourd’hui le plus célébré de Yūzō Kawashima, y compris au Japon où il figure régulièrement dans les classements des plus grands films nationaux de tous les temps, est Bakumatsu taiyōden (Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo), sorti en 1957. Le film suit un jeune homme sans le sou qui, incapable de payer sa note dans une maison de plaisir du quartier de Shinagawa à la toute fin de l’époque d’Edo, se voit contraint de travailler sur place comme homme à tout faire, devenant malgré lui le témoin espiègle des bouleversements politiques qui agitent alors le Japon à l’aube de l’ère Meiji.
Porté par l’acteur comique Frankie Sakai et coécrit avec un jeune Shōhei Imamura, le film mélange avec une virtuosité rare la comédie picaresque, la satire sociale et la chronique historique, refusant tout pathos pour privilégier un regard tendre et ironique sur les petites gens pris dans les grands bouleversements de l’Histoire. Le cinéaste Shōhei Imamura, qui n’a jamais caché sa dette envers son mentor, en tournera d’ailleurs un remake, Eijanaika, en 1981.
Avec Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo, Yūzō Kawashima signe l’œuvre la plus aboutie de sa filmographie inclassable, un film qui continue aujourd’hui d’incarner, aux yeux des historiens du cinéma japonais, le pont invisible entre le classicisme des studios et l’irrévérence de la génération montante des années 1960.
La bande-annonce :
Sa filmographie sélective
- 1944 : premiers films chez Shōchiku
- 1955 : Le Poids de l’amour, satire à succès pour la Nikkatsu
- 1956 : Le Ballon (Fūsen), coécrit avec Shōhei Imamura
- 1956 : Le Paradis de Suzaki (Suzaki paradaisu: Akashingō)
- 1957 : Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo (Bakumatsu taiyōden)
- 1961 : Les Femmes naissent deux fois
- plus de cinquante films tournés entre 1944 et 1963 dans plusieurs studios (Shōchiku, Nikkatsu, Tōhō, Daiei)