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Tomotaka TASAKA le cinéaste de propagande qui a survécu à Hiroshima

Tomotaka Tasaka : le réalisme humaniste face à la guerre

Je poursuis ma série sur les grandes figures du cinéma japonais avec un cinéaste dont le destin personnel croise directement l’un des événements les plus tragiques du XXe siècle : Tomotaka Tasaka. Né en 1902 dans la préfecture d’Hiroshima, il entre au studio Nikkatsu Taishogun de Kyoto en 1924 comme assistant réalisateur et tourne son premier film, Récit tumultueux du potiron, deux ans plus tard. Sa filmographie illustre d’abord le fait qu’il réalise plusieurs films de propagande nationaliste.

Touche-à-tout entre comédies brillantes et mélodrames sentimentaux, il développe après l’avènement du parlant un style de réalisme sincère qui va faire de lui l’une des grandes voix humanistes du cinéma japonais de guerre, avant de connaître une seconde carrière tout aussi marquante dans les années 1950.


Sommaire


Pourquoi découvrir les films de Tomotaka Tasaka ?

Tasaka occupe une place ambiguë et fascinante dans l’histoire du cinéma japonais des années de guerre. Pour comprendre son œuvre, il faut la replacer dans le contexte très particulier du cinéma de propagande japonais de cette période, ce qu’on appelle au Japon le kokusaku eiga, littéralement le « film de politique nationale ». À partir de la loi sur le cinéma de 1939 (l’Eigahō), l’État japonais impose un contrôle strict sur toute la production cinématographique : scénarios soumis à validation avant tournage, obligation de projeter des « films culturels » calqués sur le modèle des Kulturfilm nazis, et une doctrine officielle exigeant que les œuvres élèvent la conscience nationale et servent le « bien public ». C’est dans ce cadre extrêmement contraignant que Tasaka doit tourner ses films de guerre, aux côtés d’autres cinéastes de studio comme Kajirō Yamamoto, Satsuo Yamamoto ou Osamu Fushimizu, déjà présents dans cette série.

Ses films de propagande officielle sont Les Cinq Éclaireurs (1938), Terre et soldats (1939), La Marine militaire (1943). Ils exaltent en apparence l’effort militaire japonais, mais s’en distinguent par un réalisme inhabituel pour l’époque : la guerre y est montrée non comme une geste héroïque, mais comme une longue marche épuisante, pleine de souffrances et de fatigue, où l’ennemi reste souvent hors-champ. Cette approche tranche avec la plupart des kokusaku eiga de la période, plus frontalement martiaux, comme les grandes fresques historiques de Mizoguchi ou les films d’aviation de Kajirō Yamamoto et Satsuo Yamamoto. Le réalisme presque documentaire de Tasaka, qui refuse la geste héroïque au profit de l’épuisement et de la lassitude des corps, lui vaut d’ailleurs des tensions récurrentes avec les autorités militaires, qui reprochent régulièrement à ce type de cinéma de montrer des soldats « fatigués » plutôt que « combattants ».

Cette ambivalence, entre commande officielle et sincérité du regard, rend son cinéma d’autant plus passionnant à observer aujourd’hui : Tasaka appartient à cette génération de cinéastes japonais qui, contraints de tourner sous les auspices d’un régime autoritaire et censurés au moindre écart (Ozu lui-même verra Le Goût du riz au thé vert interdit de sortie en 1939 pour avoir dépeint l’oisiveté de femmes bourgeoises), sont pourtant parvenus à glisser, dans les interstices du système, une forme de vérité humaine et de compassion pour les corps épuisés par la guerre.

Le destin personnel de Tasaka bascule de manière vertigineuse le 6 août 1945 : cantonné avec son bataillon à Hiroshima, il échappe de peu à la mort au moment de l’explosion de la bombe atomique, le hasard voulant qu’il se trouve alors aux toilettes, mais reste exposé aux radiations. Cette expérience de survivant infuse en profondeur sa seconde carrière d’après-guerre, marquée par des films d’un humanisme encore plus affirmé, tournés autour de l’enfance, de la maternité et de la fragilité de la vie quotidienne.

Découvrir Tasaka aujourd’hui, c’est donc suivre le parcours d’un cinéaste dont l’œuvre, traversée par l’histoire la plus sombre du Japon du XXe siècle, n’a cessé de chercher, film après film, une forme de dignité et de tendresse au cœur même de l’adversité.


Mon film préféré : La Voiture d’enfant (1956)

Dans sa féconde seconde carrière d’après-guerre, j’ai une tendresse particulière pour Ubaguruma (La Voiture d’enfant). Le film s’inscrit dans cette veine intimiste que le cinéaste développe après-guerre, centrée sur la fragilité et la résilience de la vie familiale dans le Japon de la reconstruction. Il a été sélectionné en compétition officielle à la 18e Mostra de Venise en 1957. Cependant, il n’a pas remporté le Lion d’or cette année-là, le prix suprême a été attribué au film indien « L’Invaincu ».

Ce que j’aime dans ce film, c’est la manière dont Tasaka, survivant lui-même d’Hiroshima, parvient à filmer la vie quotidienne avec une délicatesse et une attention presque recueillie, comme si chaque petit geste de tendresse familiale portait en lui la conscience aiguë de la fragilité de l’existence. C’est un film d’une sobriété et d’une humanité bouleversantes, qui confirme la place de Tasaka parmi les grands humanistes du cinéma japonais d’après-guerre.


Son film le plus connu : « Les Cinq Éclaireurs » (1938)

Le film qui reste aujourd’hui le plus identifié à Tomotaka Tasaka, c’est Gonin no sekkōhei (Les Cinq Éclaireurs), sorti en janvier 1938 en pleine guerre sino-japonaise, un an avant même que la loi sur le cinéma n’institutionnalise formellement le contrôle étatique de la production. Le film suit une mission de reconnaissance quasi suicidaire confiée à cinq soldats japonais sur le front de Chine du Nord, dans un récit qui privilégie l’observation minutieuse de l’épuisement, de la peur et de la camaraderie plutôt que l’exaltation martiale attendue d’un film de commande officielle.

Ce film s’inscrit dans l’essor du genre du film de guerre japonais de la fin des années 1930, aux côtés de Terre et soldats du même Tasaka l’année suivante et de L’Histoire du commandant de chars Nishizumi (1940) : des œuvres où la guerre est généralement présentée comme une expérience purificatrice, résonnant avec les valeurs du bushidō que le régime cherchait alors à instrumentaliser.

Les Cinq Éclaireurs obtient le prix du Ministère de la Culture populaire à la Mostra de Venise 1938 (parfois désigné comme le « prix Mussolini » selon les sources). Il est classé en tête du palmarès annuel du prestigieux magazine Kinema Junpō ce qui est une reconnaissance rare pour un film de guerre officiel. Il témoigne du talent de Tasaka à insuffler une vérité humaine même dans le cadre contraint de la propagande. La version originale du film ayant disparu, seule une version restaurée par la Nikkatsu, avec génériques remontés, est aujourd’hui visible.

Avec Les Cinq Éclaireurs, Tomotaka Tasaka signe l’un des films de guerre les plus singuliers du cinéma japonais des années 1930, un texte officiel de propagande traversé, malgré lui, par une sincérité et une gravité qui dépassent largement son cadre de commande.


Sa filmographie sélective

  • 1926 : Récit tumultueux du potiron (premier film)
  • 1934 : Le Messager de la lune
  • 1937 : Le Chemin de la vérité
  • 1938 : Les Cinq Éclaireurs (Gonin no sekkōhei)
  • 1939 : Terre et soldats (Tsuchi to heitai)
  • 1943 : La Marine militaire
  • 1955 : L’enfant favori de la Bonne (Jochūkko) – photo de couverture
  • 1956 : La Voiture d’enfant (Ubaguruma)
  • 1958 : Une pente au soleil (Hi no ataru sakamichi)

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