Je poursuis ma série sur les grandes figures du cinéma japonais avec un cinéaste dont la popularité immense de son vivant contraste avec sa relative méconnaissance aujourd’hui en dehors du Japon alors que c’est un immense réalisateur. Keisuke Kinoshita est né le 5 décembre 1912 à Hamamatsu, dans la préfecture de Shizuoka, de parents épiciers, il se passionne pour le cinéma dès l’âge de huit ans, contre l’avis de ses parents qui rêvent pour lui d’un avenir plus conventionnel. Après des débuts comme scénariste de mélodrames familiaux, il passe à la réalisation en 1943 avec Le Port en fleurs, une satire des nouveaux riches. En un peu plus de quarante ans de carrière, il tourne une cinquantaine de films et meurt le 30 décembre 1998, quelques mois seulement après Akira Kurosawa.
Sommaire
- Pourquoi découvrir les films de Keisuke Kinoshita ?
- Mon film préféré : Carmen revient au pays (1951)
- Son film le plus connu : Vingt-quatre prunelles (1954)
- Sa filmographie sélective
Pourquoi découvrir les films de Keisuke Kinoshita ?

Kinoshita occupe une place à part dans le cinéma japonais classique : plus populaire encore que Kurosawa auprès du public japonais de son époque, il développe une œuvre d’une étonnante diversité de tons, capable de passer avec la même aisance de la comédie satirique la plus mordante (Carmen revient au pays, 1951, premier film japonais entièrement en couleur) au mélodrame le plus poignant (Vingt-quatre prunelles, 1954), en passant par des expérimentations formelles audacieuses qui empruntent au théâtre kabuki et à l’estampe traditionnelle (La Ballade de Narayama, 1958).
Cette diversité stylistique, longtemps perçue comme un manque de signature d’auteur affirmée, explique en partie pourquoi Kinoshita reste aujourd’hui moins célébré à l’international que ses contemporains Kurosawa, Ozu ou Mizoguchi, malgré une popularité comparable, voire supérieure, au Japon de son vivant. Sa reconnaissance institutionnelle ne fait pourtant aucun doute : il compte parmi les cofondateurs, en 1968, du Yonki no Kai (le « Club des Quatre Chevaliers »), aux côtés de Kurosawa, Kobayashi et Ichikawa, une société de production commune destinée à préserver leur indépendance artistique face aux studios, avant que l’échec commercial de Dodes’kaden ne précipite sa faillite.
Découvrir Kinoshita aujourd’hui, c’est donc réparer une injustice relative de l’histoire du cinéma : redonner sa juste place à un cinéaste dont la popularité et l’inventivité formelle méritent amplement d’être redécouvertes aux côtés des plus grands noms de l’âge d’or japonais.
Mon film préféré : Carmen revient au pays (1951)

Mon film préféré de Kinoshita est Karumen kokyō ni kaeru (Carmen revient au pays), premier film entièrement en couleur de toute l’histoire du cinéma japonais. Le film suit une danseuse de cabaret un peu naïve, de retour dans son village natal de montagne, dont le mode de vie moderne et les tenues extravagantes bouleversent la petite communauté rurale, entre fascination et scandale.
Ce qui me ravit dans ce film, c’est son ton résolument satirique et léger, qui tranche avec l’image plus sérieuse que l’on garde souvent du grand cinéma japonais classique. Kinoshita s’amuse avec malice des tensions entre tradition et modernité dans le Japon de l’immédiat après-guerre, tout en profitant des nouvelles possibilités offertes par la couleur pour composer des tableaux visuels d’une vivacité chromatique inédite pour l’époque. C’est un Kinoshita facétieux et inventif, qui montre à quel point son registre dépassait de loin le seul mélodrame social qui a fait sa réputation posthume.
La bande-annonce :
Son film le plus connu : Vingt-quatre prunelles (1954)

Le film qui reste aujourd’hui le plus associé au nom de Keisuke Kinoshita est Nijūshi no hitomi (Vingt-quatre prunelles), sorti en 1954. Le film suit une jeune institutrice affectée dans une école rurale d’une petite île de la mer intérieure de Seto, et le lien profond qu’elle tisse avec ses douze élèves de première année, dont les destins vont être bouleversés par la montée du militarisme puis par la Seconde Guerre mondiale.
Présenté en compétition pour le Lion d’or à la Mostra de Venise en 1955, le film est unanimement salué pour son pacifisme sincère et sa charge émotionnelle d’une puissance rare, portée par une mise en scène d’une grande sobriété qui laisse toute la place à la tragédie collective vécue par cette communauté insulaire. C’est aujourd’hui considéré comme l’un des grands classiques du cinéma anti-guerre japonais, aux côtés d’œuvres comme celles de Tomotaka Tasaka ou Satsuo Yamamoto, mais avec un regard résolument tourné vers l’intime et l’enfance plutôt que vers le champ de bataille lui-même.
Avec Vingt-quatre prunelles, Keisuke Kinoshita signe l’un des mélodrames les plus bouleversants du cinéma japonais d’après-guerre, une œuvre dont la portée pacifiste continue de résonner fortement plusieurs décennies après sa sortie.
La bande-annonce :
Sa filmographie sélective
- 1943 : Le Port en fleurs, premier film
- 1944 : L’Armée (Rikugun)
- 1946 : Le Matin de la famille Osone
- 1951 : Carmen revient au pays, premier film japonais en couleur
- 1953 : La Tragédie du Japon (Nihon no higeki)
- 1954 : Vingt-quatre prunelles (Nijūshi no hitomi)
- 1958 : La Ballade de Narayama (Narayama bushikō)
- 1960 : La Rivière Fuefuki
- 1983 : Les Enfants de Nagasaki, retour au cinéma après une longue période télévisuelle