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Kajirō Yamamoto – L’homme qui a formé Kurosawa et découvert Mifune

Je poursuis ma série sur les grandes figures du cinéma japonais avec Kajirō Yamamoto. Né le 15 mars 1902 à Tokyo, il devient l’une des grandes figures de la période fondatrice du studio Tōhō, où on le surnomme le « touche-à-tout » tant sa curiosité et sa polyvalence sont grandes. Entre 1923 et 1969, il réalise près de 95 films et écrit plus de 120 scénarios, mais c’est avant tout comme mentor d’un jeune assistant nommé Akira Kurosawa qu’il occupe une place à part dans l’histoire du cinéma japonais.

Sommaire


Pourquoi découvrir les films de Kajirō Yamamoto ?

En 1934, un jeune homme Akira Kurosawa entre à la Photo Chemical Laboratory (P.C.L, Shashin Kagaku Kenkyūjo en japonais), future Tōhō, et devient l’élève de Kajirō Yamamoto, qui lui enseigne les bases de la mise en scène et de l’écriture de scénario. Sous sa tutelle, Kurosawa progresse rapidement, au point que son tout premier scénario, écrit sur la recommandation de Yamamoto lui-même, est publié et remarqué. Cette relation maître-élève, qui se prolongera jusqu’à une collaboration directe sur le film Cheval (1941), coréalisé par les deux hommes, constitue l’un des chapitres les plus attachants de la formation du plus grand cinéaste que le Japon ait produit.

Découvrir Yamamoto aujourd’hui, c’est donc redécouvrir l’homme de l’ombre qui a façonné, en silence, les fondations artistiques du cinéaste le plus célébré du cinéma japonais, et un artisan dont l’œuvre propre, riche et variée, mérite amplement d’être regardée pour elle-même : un formateur de talents autant qu’un cinéaste à part entière, dont l’influence s’étend en réalité bien au-delà du seul Kurosawa.

: Akira Kurosawa, Ishirō Honda, and Senkichi Taniguchi with their mentor Kajirō Yamamoto à la fin des années 30

Le découvreur de Toshirō Mifune

Toshiro Mifune dans « Shin baka jidai: Zenpen »

L’histoire la moins connue, mais tout aussi déterminante, de l’influence de Kajirō Yamamoto sur le cinéma japonais d’après-guerre concerne la découverte de Toshirō Mifune, futur visage emblématique du cinéma de Kurosawa. Au printemps 1946, alors que la Tōhō vient de perdre une partie de ses acteurs à la suite d’une grève et fonde le concours « Nouveaux visages » pour renouveler ses talents, un jeune homme de 25 ans, tout juste rentré de la guerre, se présente presque par erreur à l’audition : venu à l’origine pour un poste d’assistant cameraman, il se retrouve, faute de place dans ce service, redirigé vers le casting d’acteurs sans l’avoir vraiment souhaité.

Sur les quatre mille candidats présentés, le jury, présidé par Yamamoto, s’apprête à l’écarter : sa prestation, où on lui demande de mimer la colère et qu’il interprète en puisant directement dans ses souvenirs de guerre, déconcerte davantage qu’elle ne convainc. C’est Yamamoto qui décide alors de le repêcher sur liste d’attente, estimant que « ça ne ferait pas de mal d’avoir un oiseau rare comme lui » en réserve. C’est ce même après-midi qu’Akira Kurosawa, alerté par l’actrice Hideko Takamine, vient observer la scène depuis un plateau voisin et reste, selon ses propres mots, complètement transfiguré par cette performance brute et habitée.

Yamamoto ne se contente pas de repêcher le jeune homme : il le fait tourner dans son propre film « L’Époque des nouveaux idiots » en 1947 (Shin baka jidai: Zenpen en japonais et These Foolish Times en anglais) et le recommande activement à son collègue Senkichi Taniguchi, qui lui offre son tout premier grand rôle dans Ginrei no hate la même année. Sans le geste de Yamamoto, la rencontre entre Mifune et Kurosawa, qui allait donner naissance à l’un des tandems réalisateur-acteur les plus mythiques de l’histoire du cinéma japonais et mondial.


Yamamoto et le cinéma de propagande japonais

Yamamoto lui-même incarne une figure singulière du cinéma japonais des années 1930-1940 : d’abord réalisateur de films à l’occidentale, cultivé et de tempérament pacifiste, il se retrouve pourtant désigné pour mettre en scène l’un des plus grands films de propagande de la Marine impériale japonaise, La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (1942), qu’il tourne avec un tel souci de rigueur documentaire qu’il en devient l’un des sommets techniques du genre. Cette tension entre sensibilité personnelle et commande officielle, que Yamamoto portera toute sa vie comme un profond remords, rend son parcours d’autant plus émouvant.

Ce film s’inscrit dans le mouvement plus large du kokusaku eiga, le « film de politique nationale » codifié par la loi sur le cinéma de 1939, qui imposait la validation préalable des scénarios par l’État et faisait de l’effort de guerre le sujet central de toute grande production. Contrairement à un Tomotaka Tasaka, qui choisit de filmer l’épuisement et la lassitude des corps sur le front terrestre, ou à un Satsuo Yamamoto, dont Le Triomphe des ailes glorifie plus frontalement l’héroïsme aérien, Kajirō Yamamoto opte pour une approche presque documentaire, quasi ethnographique, de l’entraînement militaire, un choix esthétique qui doit beaucoup à son sens aigu du détail technique. C’est justement cette rigueur, alliée aux prodigieux effets spéciaux d’Eiji Tsuburaya, qui rendra le film si efficace aux yeux du public de l’époque : les autorités d’occupation américaines s’inquiéteront après-guerre de son pouvoir de persuasion, au point d’en restreindre la diffusion.

Ce que révèle surtout le cas de Yamamoto, c’est le degré de contrôle qu’exerçait l’État sur l’ensemble de la production de studio à cette période : aucun grand cinéaste, quelle que soit sa sensibilité personnelle, n’échappait à l’obligation de contribuer, à un moment ou un autre, à l’effort de propagande officiel. Des décennies plus tard, en 1968, lors d’une nouvelle projection du film, Yamamoto exprimera publiquement ses regrets, confiant sa peine d’avoir contribué, malgré lui, à pousser de jeunes hommes vers une mort héroïque glorifiée à l’écran, un regret qui éclaire rétrospectivement tout le poids moral qu’ont dû porter les cinéastes japonais de sa génération.


Mon film préféré : Cheval (1941)

Mon film préféré de Kajirō Yamamoto est Cheval (uma en japonais). Le film suit une jeune fille de la campagne japonaise et l’attachement profond qu’elle noue avec un poulain qu’elle élève, dans une chronique rurale d’une grande sensibilité documentaire.

Ce qui me touche particulièrement dans ce film, c’est ce qu’il révèle de la relation de confiance entre les deux hommes : Yamamoto, déjà reconnu, accepte de s’effacer largement derrière son jeune protégé, lui offrant l’occasion de démontrer tout son talent naissant de metteur en scène. C’est un document précieux sur la genèse du plus grand cinéaste japonais, mais aussi un beau film en soi, porté par une tendresse et une attention au monde rural qui annoncent déjà certains grands motifs du cinéma japonais d’après-guerre.


Son film le plus connu : La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (1942)

Le film qui reste aujourd’hui le plus associé au nom de Kajirō Yamamoto est Hawai Marē oki kaisen (La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie, également titré Les Volontaires de la mort en France), sorti en 1942. Le film retrace, dans un style proche du documentaire, le parcours de deux jeunes Japonais originaires du même village qui s’engagent dans l’aéronavale impériale, de leur entraînement quotidien jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor.

Tourné avec un soin technique remarquable, notamment grâce aux prises de vues en miniature du grand spécialiste des effets spéciaux Eiji Tsuburaya — futur créateur de Godzilla —, le film est considéré comme l’un des sommets esthétiques du cinéma de propagande japonais de la Seconde Guerre mondiale, au point que les forces d’occupation américaines s’en inquiéteront après-guerre pour son efficacité de persuasion. Des décennies plus tard, en 1968, lors d’une nouvelle projection du film, Yamamoto exprimera publiquement ses regrets, confiant sa peine d’avoir contribué, malgré lui, à pousser de jeunes hommes vers une mort héroïque glorifiée à l’écran.

Avec La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie, Kajirō Yamamoto signe le film qui, à la fois, consacre son savoir-faire technique exceptionnel et cristallise les regrets profonds d’un cinéaste pacifiste pris malgré lui dans l’engrenage de la propagande de guerre.


Sa filmographie sélective

  • 1937 : premiers grands succès à la Tōhō naissante
  • 1941 : Cheval (Uma)
  • 1942 : La Bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (Hawai Marē oki kaisen)
  • 1944 : L’Escadrille des faucons de Katō
  • 1944 : En avant les escadrons de torpilleurs !
  • 1953 : Hana no naka no musume-tachi
  • 1958 : Tōkyō no kyūjitsu

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