Daisuke Itō est né en 1898 dans la préfecture d’Ehime, il perd son père jeune et doit renoncer à ses études pour travailler comme dessinateur industriel à l’arsenal naval de Kure. Rien ne le destinait donc a priori au cinéma. Il rejoint pourtant l’école d’acteurs de la Shōchiku en 1920, avant de se tourner vers l’écriture de scénarios sur recommandation du dramaturge Kaoru Osanai. Il réalise son premier film, Shuchū nikki, en 1924, et ne cessera dès lors de tourner jusqu’aux années 1960, avec près d’une centaine de films à son actif.
Sommaire
- Pourquoi découvrir les films de Daisuke Itō ?
- Mon film préféré : Le Sabre pourfendeur d’hommes et de chevaux (1929)
- Son film le plus connu : Le Journal de voyage de Chūji (1927)
- Sa filmographie sélective
Pourquoi découvrir les films de Daisuke Itō ?

Si Buntarō Futagawa avait posé, avec Orochi, les premières bases du héros marginal du chanbara, c’est Daisuke Itō qui va véritablement transformer cette figure en un langage cinématographique à part entière. Sa caméra, extrêmement mobile pour l’époque, lui vaut d’ailleurs au Japon le surnom facétieux d’« Idō daisuki » (« celui qui adore le mouvement »), un jeu de mots sur son propre nom. Ce sens du rythme et du montage, influencé par le cinéma soviétique, tranche radicalement avec la mise en scène plus statique héritée du théâtre kabuki qui dominait encore le jidai-geki des années 1920.
Mais l’apport d’Itō ne se limite pas à la forme. Avec son acteur fétiche Denjirō Ōkōchi et son chef opérateur Hiromitsu Karasawa un trio que l’on surnommait au Japon le « Golden Trio », il façonne des héros désabusés, nihilistes, souvent broyés par un ordre féodal injuste. Ses films portent une critique sociale à peine voilée, parfois qualifiée de « film de tendance » (keikō eiga), qui n’est pas sans rappeler les sympathies de gauche qui traversaient une partie de l’intelligentsia artistique japonaise de l’époque. Dans Zanjin zanbaken (1929) par exemple, l’alibi historique lui permet de critiquer assez frontalement le régime féodal, une audace rare dans le Japon des années 1930, à l’heure où le pays bascule vers le militarisme.
Découvrir Daisuke Itō, c’est donc comprendre comment le film de sabre japonais est passé d’un simple divertissement spectaculaire à un véritable outil de critique sociale, en même temps qu’un formidable laboratoire de mise en scène.
Mon film préféré : Le Sabre pourfendeur d’hommes et de chevaux (1929)

Parmi les films d’Itō qui nous sont parvenus, Zanjin zanbaken (littéralement « Le Sabre qui tranche les hommes et les chevaux ») est celui qui me fascine le plus. Le film suit un rōnin qui, prenant conscience de l’absurdité et de la cruauté du système féodal qui l’entoure, sombre dans une révolte de plus en plus radicale.
Ce que j’aime dans ce film, c’est la manière dont Itō utilise le prétexte historique pour glisser une critique presque insolente de l’autoritarisme et de la rigidité sociale, à une époque où le Japon amorçait justement son basculement vers le militarisme. La mise en scène, nerveuse, quasi expressionniste dans certains cadrages, porte cette colère contenue avec une intensité rare pour le cinéma muet japonais. C’est un film qui, encore aujourd’hui, n’a rien perdu de sa force de frappe.
Un extrait du film :
Son film le plus connu : Le Journal de voyage de Chūji (1927)

Le film qui a véritablement lancé la carrière de Daisuke Itō, et qui reste considéré au Japon comme l’un des jalons absolus du cinéma muet, c’est la trilogie Chūji tabi nikki (Le Journal de voyage de Chūji), sortie en 1927. Le film retrace le destin de Kunisada Chūji, bandit au grand cœur inspiré d’une figure historique réelle, dont le parcours bascule d’un héroïsme presque christique vers une déchéance tragique : trahi, malade, muet et paralysé, il incarne à lui seul la critique par Itō de la rigidité sociale de l’époque d’Edo.
Il s’impose comme une référence dans l’industrie et installe le « Golden Trio », Itō à la réalisation, Denjirō Ōkōchi à l’interprétation, Hiromitsu Karasawa à la photographie, comme une des équipes les plus influentes du muet japonais finissant. Longtemps considéré comme perdu, il faut attendre les années 1990 pour que des fragments substantiels de la deuxième et de la troisième partie soient retrouvés et restaurés, permettant aux cinéphiles d’aujourd’hui de redécouvrir ce jalon fondateur du jidai-geki moderne.
Avec Chūji tabi nikki, Daisuke Itō ne se contente pas de raconter une légende populaire : il invente une manière de filmer l’Histoire japonaise qui influencera durablement des générations entières de cinéastes de sabre, jusqu’à Kurosawa lui-même.
Sa filmographie sélective
Comme beaucoup de cinéastes de sa génération, une partie de l’œuvre muette de Daisuke Itō a été perdue ou n’existe qu’à l’état de fragments retrouvés tardivement. Parmi ses films les plus marquants :
- Shuchū nikki (1924, premier film)
- Chūji tabi nikki (1927, trilogie fondatrice)
- Shinpan Ōoka seidan (1928, série « Tange Sazen »)
- Zanjin zanbaken (1929)
- Oatsurae Jirōkichi kōshi (Jirokichi the Rat, 1931)
- Ōshō (1948, après-guerre)
- Benten Kozō (The Gay Masquerade, 1958)
- Kirare Yosaburō (Scar Yosaburo, 1960)
- Hangyakuji (1961)
