Mikio Naruse est l’un des plus grands cinéastes japonais, parfois considéré comme un oublié de l’age d’or du cinéma japonais. Né en 1905 à Tokyo dans une famille modeste de brodeurs, il doit quitter l’école tôt pour subvenir aux besoins des siens après la mort de son père. Entré chez Shōchiku comme accessoiriste en 1920, il gravit patiemment les échelons jusqu’à devenir réalisateur en 1930. Trois ans plus tard, faute de perspectives suffisantes chez Shōchiku, il rejoint les studios de la Tōhō, où il va bâtir l’essentiel d’une œuvre aujourd’hui reconnue comme l’une des plus bouleversantes du cinéma japonais classique.
Sommaire
- Pourquoi découvrir les films de Mikio Naruse ?
- Mon film préféré
- Son film le plus connu : Nuages flottants (1955)
- Sa filmographie sélective
Pourquoi découvrir les films de Mikio Naruse ?

Naruse partage avec Ozu un même attachement au shomin-geki, ce cinéma du quotidien centré sur les petites gens, mais son regard sur l’existence s’avère nettement plus sombre et désenchanté. Là où Ozu trouve souvent, derrière la résignation de ses personnages, une forme d’harmonie et de sérénité contemplative, Naruse s’attache lui à documenter, avec une lucidité presque clinique, la manière dont la vie use inexorablement les êtres et tout particulièrement les femmes, qu’il filme aux prises avec la précarité économique, les désillusions amoureuses et le poids d’une société patriarcale qui leur laisse peu d’échappatoires. Comme un destin qui débouche sur une impasse.
Passionné de littérature depuis l’enfance, Naruse noue un lien artistique privilégié avec la romancière Fumiko Hayashi, dont il adaptera pas moins de six œuvres, Le Repas (1951), L’Éclair (1954), Nuages flottants (1955), entre autres, trouvant dans l’écriture de cette autrice, elle-même issue d’un milieu modeste et longtemps précaire, un écho parfait à sa propre sensibilité. Sa collaboration récurrente avec l’actrice Hideko Takamine formera par ailleurs l’un des couples réalisateur-actrice les plus marquants du cinéma japonais, à la mesure de celui que Kurosawa formera avec Mifune.
Dans son cinéma d’après guerre notion de « libération » y est presque inexistante. Ses films, souvent marqués par une vision désabusée du Japon d’après-guerre. Il confronte les aspirations de ses personnages, notamment féminins, à la rigidité tragique de l’ordre social. Ils décrivent ainsi moins une possible émancipation que l’enfermement progressif des destins, dans une atmosphère empreinte de mélancolie, de résignation et d’une profonde lucidité sur la fragilité des liens humains.
Découvrir Naruse aujourd’hui, c’est donc réparer une injustice de l’histoire du cinéma : plonger dans une œuvre d’une sobriété et d’une intelligence émotionnelle rares, portée par une empathie profonde envers des personnages féminins que le cinéma classique laissait souvent dans l’ombre.
Mon film préféré : Quand une femme monte l’escalier (1960)
Mon film préféré de Naruse est Onna ga kaidan wo agaru toki (Quand une femme monte l’escalier), tourné en 1960 avec sa muse Hideko Takamine dans l’un de ses rôles les plus emblématiques. Le titre fait référence au petit escalier que la protagoniste, Keiko, gravit chaque soir avant d’entrer dans le bar des quartiers de Ginza qu’elle dirige, contrainte, veuve et sans autre perspective, de sourire à des clients qu’elle méprise pour survivre économiquement dans un métier où toute femme est censée séduire pour durer.
Ce que j’aime tant dans ce film, c’est la manière dont Naruse transforme ce simple geste quotidien, monter un escalier, en un symbole d’une puissance renversante : chaque soir, Keiko doit rassembler ses forces pour remonter dans l’arène sociale et redevenir un objet de charme, alors même qu’elle aspire en secret à la dignité et à l’indépendance. C’est un portrait d’une lucidité économique et sociale rare sur la condition des femmes du monde du mizu shōbai, ce « commerce de l’eau » nocturne de l’après-guerre japonais, et sans doute l’un des rôles les plus riches et les plus nuancés qu’ait offerts Naruse à Hideko Takamine.
La bande-annonce :
Son film le plus connu : « Nuages flottants » (1955)

Impossible d’évoquer Mikio Naruse sans parler de Ukigumo (Nuages flottants), unanimement considéré comme son chef-d’œuvre absolu. Adapté du roman de Fumiko Hayashi, le film suit Yukiko, jeune femme rapatriée d’Indochine à l’hiver 1946, qui tente désespérément de raviver la passion vécue pendant la guerre avec Tomioka, un homme marié qui, lui, semble s’en être détaché. Portés par Hideko Takamine et Masayuki Mori, les deux amants traversent le Japon de l’immédiat après-guerre au fil d’une relation rongée par la désillusion, la trahison et l’inconstance.
Le film séduit par sa construction en flash-back d’une grande subtilité et par la manière dont Naruse traite avec une pudeur constante la dimension charnelle du roman original, préférant les longues marches silencieuses aux scènes d’éclat. Nuages flottants reçoit le Blue Ribbon Award du meilleur film en 1956, mais il faudra attendre la découverte de Naruse en Occident, notamment à travers une rétrospective au festival de Locarno en 1983, puis une reconnaissance critique plus large au tournant des années 2000 portée entre autres par des cinéastes comme Hirokazu Kore-eda ou Martin Scorsese, pour que le film accède enfin au statut de classique mondial qu’il mérite. Le film a d’ailleurs été présenté à nouveau, restauré, à Cannes Classics.
Avec Nuages flottants, Mikio Naruse livre l’une des plus grandes histoires d’amour désenchantées du cinéma japonais.
La bande-annonce :
Sa filmographie sélective
- 1935 : Ma femme, sois comme une rose ! (Tsuma yo bara no yō ni) — premier film japonais distribué aux États-Unis
- 1951 : Le Repas (Meshi)
- 1952 : La Mère (Okāsan)
- 1954 : L’Éclair (Inazuma)
- 1954 : Le Grondement de la montagne (Yama no oto)
- 1955 : Nuages flottants (Ukigumo)
- 1960 : Quand une femme monte l’escalier (Onna ga kaidan wo agaru toki)
- 1962 : Chronique de mon vagabondage (Hōrōki)
- 1967 : Nuages épars (Midaregumo, son dernier film)